2. L’imparfait du subjonctif

Dimanche 13 novembre

Journée de commémoration des attentats de Paris. Impossible d’écouter plus de quelques minutes, les témoignages des survivants et des familles des victimes, à la radio, à la télévision. Emotion pesante, violente qui nous replonge dans l’abime de l’inhumanité. A ce moment, comme dit Vincent Delerme, je pense aux filles de 1973. Pour moi, année d’insouciance. Mélancolie des instants innocents.

D’un autre côté, cela permet de me décentrer de ma confortable situation de malade, entouré, choyé peut-être envié. Non, je déconne. C’est quand même pas marrant tous les jours. Avez-vous essayé de faire un bisou avec la moitié de la bouche paralysée ? Ca peut paraître drôle. Mais c’est pas sexy du tout. Et encore, je vous parle d’un bisou platonique. Ma kiné m’entraine à faire des bisous, des sourires, à fermer mon œil de hibou, à faire la moue. Ca, je sais faire, paraît-il. Mais rire, cela tient de la performance. Je suis bien dans mon rôle de valétudinaire. (Hihihi, vous n’avez qu’à chercher dans le dictionnaire). Enfin, la douleur se corrige. Et tous ces gens bienveillants qui m’entourent. Je m’interroge. Ces personnes ont-elles changé. Ont-elles toujours été comme je les perçois aujourd’hui ? Bien, certainement. J’en suis extrêmement gêné. Je n’en étais pas conscient. Les regardais-je vraiment ? Les écoutais-je davantage. Que fallait-il donc pour que je prêtasse enfin attention aux autres ? L’imparfait du subjonctif ? Le début de ma deuxième vie.

En attendant, je balise un peu pour mercredi. Les résultats vont sceller le parcours de cette vie entre parenthèses. Et celle de mon entourage. Comment puis-je les épargner de cet accompagnement qu’ils n’ont pas choisi ? Me faire le plus discret possible, le plus léger aussi. Bon, c’est pas gagné, je pèse quatre-vingt-dix kilos. Mais je progresse, les kilos s’envolent à la vitesse grand V. J’entends ma fille qui hurle : Papa, il faut manger !! Mais je ne veux pas être un poids pour toi ma chérie. Dialogue de sourds.

Mercredi 16 novembre 2016

Il est quinze heures dans la salle d’attente de consultation du Professeur GARREL. Je suis accompagné par ma fille et sa maman. Elles sont aussi stressées que je suis impassible. Comment tu fais Papa ? C’est pour ça que vous êtes là ma puce. Chacun sa m… Non je délire, j’ai pris un Lexomil. Je suis immortel. Le professeur assis en face de nous. L’infirmière coordonnatrice posant son regard bienveillant et professionnel.

Tout d’abord, je voudrais vous remercier pour tout le travail que vous avez réalisé, m’exclamai-je. Je lis dans son regard : attendez la suite, vous n’êtes pas arrivé. Allez- y cash Professeur. Bon, l’anapath confirme le carcinome adénoïde kystique qui a la particularité d’envahir les nerfs. Tumeur de grade IV, de progression lente mais agressive. Il faudra donc supprimer le nerf facial droit. Ma fille essaie de lire les informations sur l’écran. Elle me fait signe : stade II. On se dispute discrètement. Non, c’est T2, la taille de la tumeur mesure de deux à quatre centimètres. Pour connaître le stade, il faut la taille T, les métastases M et N, le niveau des atteintes ganglionnaires, peau, os, nerfs, etc.

La machine est enclenchée. Rapide. Rendez-vous Vendredi, Scanner tête et cou. Lundi TEP-SCAN du corps entier. Tout cela déterminera le stade, c’est à dire la progression de la maladie. Mardi, Val d’Aurelle pour la mise en place éventuelle d’un essai clinique.

Mercredi enfin, retour en consultation pour analyse des résultats et stratégie de soins.

Mercredi 23 novembre 2016

Cathy m’a accompagné. Le Professeur GARREL est détendu comme à l’habitude. Depuis le début et jusqu’à présent, les mauvaises nouvelles se sont succédé. Que va-t-il m’annoncer ? L’opération se fera le 13 décembre. On creuse un peu plus profond afin d’éliminer le maximum de tissu cancéreux. On sectionne le nerf facial avec greffe et reconstruction si possible. Opération complexe, longue, délicate. On peut y laisser sa mâchoire. Mais moi, j’ai une grande gueule. Enfin la bonne nouvelle : pas de métastases à distance.

A la maison, on ouvre le champagne et on reconstruit le monde, pour un instant, pour un instant seulement… aurait dit Jacques Brel. Je ne vais pas bouder mon plaisir. Ce soir j’ai peut-être gagné quelques années d’espérance de vie.

Bon, en attendant le 13, du repos bien mérité. Des visites à la maison. Mon frère est venu de Paris en surprise. Qu’est-ce qu’il ne faut pas inventer pour se faire remarquer.

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