4. Bête et Méchant

img_0682

Mercredi 21 décembre

Rendez-vous post-opératoire avec le Professeur Garrel. C’est maintenant presque la routine. Je fais le beau mais je n’en mène pas large. On est venu à trois. Un malade, trois souffrances. C’est toujours comme ça. Quoiqu’on dise, on n’épargne pas les siens. C’est la double peine. Pourtant, je fais des efforts. Je joue le drôle et le fort. Mais il faut pas leur raconter des histoires. Ils la voient, cette petite lumière vacillante au fond de vos yeux. C’est l’hiver.

Le Docteur Garrel nous reçoit en présence de l’infirmière coordonnatrice. Il me regarde, l’air de dire : oui, c’est pourquoi ? Je m’étonne moi-même d’intervenir. Bien, ça a donné quoi ? Lui me regarde fixement avec un large sourire. L’opération s’est très bien déroulée. On a tout nettoyé. On a inséré le greffon en place de la branche VII. La rééducation ne commencera pas avant plusieurs semaines mais améliorera sensiblement le tonus musculaire de cette partie du visage. Les résultats scanner et TEP-SCAN sont globalement négatifs. Pas d’atteinte de la chaine ganglionnaire du cou. Pas de nodules métastatiques caractérisés. Il faudra tout de même traiter les zones tumorales résiduelles par radiothérapie. J’en saurai plus le 4 janvier date de mon rendez-vous à l’ICM, Val d’Aurelle, établissement régional de référence dans le traitement des cancers. J’approuve les indications et conseils éclairés du médecin, quoi faire d’autre ?

Mais j’ai toujours cette bizarre impression que le malade en question est une autre personne, dont je serais le simple observateur. Je dois dire que je ressens cela depuis le début. Ce n’est pas un déni. Je me situe simplement dans un nouvel espace.

Une des brochures qui m’ont été proposées, décrit et précise le protocole de traitement par radiothérapie.   Bon c’est juste le menu. On est prévenu. On va pas s’amuser. Trente cinq séances de traitement, quotidien, du lundi au vendredi. Brûlures type coups de soleil, mucites, gène à la déglutition. Prévoir en option, sonde naso-gastrique. Des promesses, toujours des promesses. La soupe n’est pas toujours bonne. On est souvent déçu à la fin.

En attendant, on a fêté Noël. J’ai été gâté. Pas de surprise, j’ai eu un tensiomètre et un livre : Comment bien vivre avec son cancer.

Non, c’est pas vrai, je plaisante. Je sais c’est d’un goût douteux. Oui mais moi, ça me fait rire. Vous préfèreriez peut-être que je vous dises qu’à 59 ans, sur le point de prendre ma retraite bien méritée après quarante deux années de cotisations, je vais en lieu et place, bénéficier d’un traitement de radiothérapie dernier cri, dont les risques sont la desquamation, l’ostéoradionécrose entrainant la perte partielle ou totale des dents, avec en prime des compotes Blédina pour le restant de mes jours ? Non, vous ne voulez pas ça, pour moi. D’ailleurs vous êtes trop gentils. Tout le monde est gentil avec moi. Bienveillant. On me propose une place assise dans le TRAM. On me cède le passage à la caisse du supermarché. Je deviens moi-même très cordial. En voiture, je laisse filer les autres au nez de ma priorité. Je ne râle plus après les feux rouges interminables. Les gens sont bons en général envers les faibles. STOOOP !!!

Ne vous effrayez-pas, j’étais dans mon espace parallèle. Je reviens dans la vraie vie. Celle qui vous oblige. Parce que si vous comptez pour les autres, les autres comptent sur vous.

J’ai remarqué que mes chats se rapprochent de moi, ils me câlinent, me font des gros ronrons. Je sais ce que vous vous dites : ces animaux ressentent la douleur de leur maitre, et tout et tout. Que nenni. Ils profitent de la situation. Celui-là, il est très faible, inoffensif, on en profite. Câlins, double part, et vas-y que j’te miaule. Et il accoure, l’abruti. C’est des animaux sauvages je vous dis, très intéressés, cest tout.

Bon, apparemment, je vais mieux. Mon mauvais esprit reprend le dessus. J’ai changé, je vous dis. Ca ne se voit pas encore, mais je ne saute plus sur la cuisse de poulet quand le plat est sur la table. Je ne me dispute plus avec mes voisins. Je vais aller voter aux prochaines élections. Je vais cesser de dire à ma fille d’interrompre ses études pour trouver un boulot tranquille de serveuse ou caissière. Je vais continuer à regarder « Plus belle la vie » à la télé.

Bon, question occupations, tout ça est très conditionné par mes douleurs. Je suis résolu à ne pas trop me plaindre, mais cela reste limité. J’en profite pour reprendre la guitare, car autour de moi, j’ai pas trop de plaintes. Vous voyez qu’il y a des bons côtés. Mais c’est difficile, avec ma capsulite qui refait des siennes, c’est une petite torture et pas que pour les oreilles de mes proches. Franck m’a donné une idée : créer un réseau social Face Break. Ce serait amusant, et malgré la disparition des derniers survivants de la guerre 14-18, de ceux qu’on appelait aussi les gueules cassées, y-aurait du monde, croyez-moi. Oui, bon vous allez me dire, on ne met pas les gens dans des cases. Mais ça permettrait des rencontres, voir plus, si compatibilité des bouches de travers. Je vois bien que vous ne me prenez pas au sérieux. Vous montrez toute votre compassion et indulgence envers une personne repliée sur soi et tellement égocentrée. C’est vrai, je l’avoue, j’en profite un peu. Mais quand on vous écrit pour vous dire que ce que je raconte est le vécu retranscrit de beaucoup de personnes atteintes de ces pathologies ; l’émotion non exprimée de gens en souffrance ou en rémission stabilisée, et bien ça vous donne envie de continuer.

Jeudi 29 décembre »

Bientôt 2017, j’aimerais citer toutes les personnes si généreuses envers moi, elles sont nombreuses. Ma misanthropie en a pris un sale coup.

Il faut dire qu’après « Charlie », Hyper Cacher, le Bataclan, la promenade des anglais à Nice, et maintenant Berlin, toutes ces vies assassinées, je haïssais une bonne partie de l’humanité. C’est comme au collège, il y a un élève qui fout le bordel, et le prof déteste sa classe.

C’est simpliste comme raisonnement, mais dans l’adversité douloureuse, le reptilien prend le dessus. Question de survie.

Enfin, la maladie, comme chaque épreuve de la vie, nous rend plus humble, plus tolérant et moins aveugle, quelquefois. Elle nous laisse le temps de réfléchir « religieusement » au sens donné à son existance. Comme disait Brassens « Pour peu que le bonheur survienne, il est rare qu’on se souvienne des épisodes du chemin ».

Enfin, c’est écrit, quel qu’en soit l’issue.

Décidemment, on tourne à la mélancolie. Période des fêtes oblige. Pour une fois, notre Président dans son discours de nouvelle année, va parler de moi. Je veux dire, entre autre. Si !!! Vous savez, quand il va dire : « En ce jour, j’ai une pensée particulière pour les personnes seules, malades et âgées ». Moi, avec mon foie gras dans une main, le champagne dans l’autre, et la bouche pleine de saumon, je l’écouterai, émerveillé par tant de sollicitude. Enfin, il est possible que tout ça soit mixé ensemble et avalé à l’aide d’une paille. Je vais profiter de ces délicieux instants avant la douloureuse de la rentrée.

Cet épisode n’était pas prévu. Je voulais vous faire partager ma bonne humeur de cette fin d’année. Tant pis, je vous avais prévenus. Joyeux Réveillon de la St Sylvestre.

Répondre

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s