17 – Lâcher de Ballons

 

J’attendais d’avoir les résultats de mes examens de suivi, le 25 du mois, pour vous donner des nouvelles. Mais je suis trop sollicité, vous voyez. Oui, oui, je sais, le succès a un prix. Tiens, tiens, j’ai une petite tâche sur mon nez… Il faudra que je voie mon esthéticienne.

Bon, je m’la raconte. Vous aussi, quelques fois j’en suis sûr. Il faut tout de même que je fasse attention. Le mythe de Narcisse se termine mal.

Tant pis. Vous en saurez plus au prochain épisode. Je fidélise, vous comprenez.

Je voulais aussi fêter mes « un an ».

Oui cela fait maintenant un an que je me fais dorer la pilule. Qui, aux actes délicats de charmantes infirmières. Qui, aux massages faciaux revigorants par mon kiné spécialisé. Qui, aux soins très particuliers de mon urologue. Qui, aux regards envoutants de ma doctoresse des pupilles. Qui, au sourire rarissime de mon dentiste préféré. Qui, aux manipulatrices habiles et thérapeutiquement rayonnantes. Qui aux bons soins et attentions de mes proches et amis.

Juste une illusion ! C’est pas une chanson. C’est la signification originale de l’expression «  se faire dorer la pilule. » J’y peux rien.

Me voyant plutôt en relative forme, on me demande souvent si je suis guéri. Je ne peux acquiescer, pourtant. D’abord, il y a la paralysie faciale. Quand elle est la conséquence de la résection totale de la branche VII du nerf, et c’est mon cas. Et que l’on vous dit : « Oh, ca, c’est rien, je l’ai déjà eue ». Eh bien, vous ne pouvez que sourire à moitié. Au sens propre comme au figuré. (Elle est pas mal, celle-là. Je l’aime bien). Et puis il y a le manque de salive. Ah, je bave plus maintenant… Impossible d’avaler du trop sec, du trop dur, du trop épais (le pain).

Comme je le disais, il y a quelques mois, le carcinome adénoïde kystique de la parotide, on ne s’en sort jamais vraiment. Oui, le CAK est plutôt rare quand il atteint les glandes salivaires. Il l’est d’autant plus quand il atteint la glande salivaire principale, à savoir la parotide. Sa progression est lente. Ca, c’est une bonne nouvelle. Mais il est tenace. Il ne lâche pas le morceau, si je peux dire. Il a la particularité d’accrocher les gaines nerveuses et de se propager ainsi. Très localement. Du moins au début. Mais après traitement et rémission, il repart à la charge, in situ. (60% des cas dans les dix huit mois qui suivent). Et puis il y a les échappées. C’est à dire, quelques nodules à distance. Les poumons, d’abord. Puis le foie, les reins, les os… Mais, le meilleur, c’est le lâcher de ballons. Ca pourrait être une belle image. Mais là, non. Ca fait flipper. C’est un lâcher de métastases. Heureusement, on reste sous contrôle. Voilà pourquoi le suivi est rigoureux. Scanner, IRM, tous les trois mois, les deux premières années. Puis, tous les six mois, les trois années suivantes. Enfin, une fois par an, à vie. Je ne vous donnerai pas le taux de survie, parce que, avec mes amis de Corasso, on est en concurrence. Et oui, vous comprenez, comme je pense pouvoir m’en sortir, et vu les statistiques, je ne voudrais pas leur faire de la peine.

C’est notre diabète à nous. Notre SIDA. Une épée de Damoclès sur notre demi-sourire.

J’en profite pour citer quelques-uns de mes amis de Corasso, Sabrina, Chantal, Jean Marc, Tijania, Marion, Bulle Desavon, Magalie, Ciboulette, Julie, Sami, Leylylou, Amarie, Sandrine et bien d’autres…Des nouveaux amis. Des nouvelles épreuves, des nouveaux espoirs. Toutes les semaines.

Je suis allé à Paris, récemment. Pour fêter les quatre-vingt-dix ans de notre directrice de l’époque. Sarah. Mais si, souvenez-vous. La maison d’enfants, mon père, sa douleur, mon silence. Vous n’avez qu’à suivre. Je me donne assez de mal pour qu’on s’intéresse un peu à moi. Bref. J’étais heureux d’y aller avec Hervé, Laurence, Paul, Claude, Annaïk, Zoé. Plutôt que festif, c’était cérémonieux. Recroquevillée dans son fauteuil, Sarah n’en gardait pas moins une réelle énergie que nous lui connaissions déjà, il y a cinquante ans. Avec un discours des gens qui vous disent comment fonctionne le monde. Impressionnante. Dans cette assemblée, il y avait surtout les habitués, les anciens. J’ai fait preuve de prosopagnosie aigue. Si, si, ca existe. En même temps, c’était réciproque.

Je ne fais pas partie du sérail. Inutile de parler des choses qui fâchent. De toute façon, j’ai fait ma crise. Colique néphrétique ? Crampe intestinale ? On est parti plutôt que prévu. J’ai raté les friandises et le champagne. Des belles rencontres tout de même. Philippe, Danielle, Armand, Orly…

Je souhaitais vous dire un mot sur les relations que j’entretiens ces derniers mois avec les gens (comme dirait Mélenchon)

Beaucoup de personnes que je considérais comme mes amis, ne m’ont jamais contacté depuis le début de ma maladie. Alors, on me dit : c’est une réaction naturelle de ceux qui ont peur d’une confrontation avec la personne en souffrance. Ou qui souhaitent garder une image positive de celle-ci. Et patati et patata…

Mais, il y a aussi des médecins parmi mes amis. Des gens à forte personnalité. Eux, devraient être capables de distance avec les évènements, du moins, je l’espère, pour leurs patients. Et puis, il y a les voisins proches, qui vous évitent du regard, alors qu’on a fait la fête l’an dernier…

Alors expliquez-moi, Docteur, en plus de ma pathologie, suis-je paranoïaque ?

Et bien voilà, cela ne colle pas. Car d’autres proches, avec lesquels, s’était établie une certaine distance, voire une indifférence, se sont, eux, rapprochés de moi, depuis.

Mon analyse : nous sommes dans une société de la joie de vivre absolue. Obligatoire. C’est le nouveau code. Ne pas dénoter. Pas d’ombre. Pas de faux pli. Ne parlons pas des choses qui fâchent. L’époque du romantisme, de la mélancolie est passée. Onfray, Houellebecq et Polony n’ont qu’à se rhabiller. On a perdu Claude Villers, Polac et Pivot. Vivent Nagui, Ruquier et Patrick Sébastien.

« On va danser, on va chanter … », comme dit la chanson.

La complainte du progrès – Boris Vian

 

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11 réflexions sur “17 – Lâcher de Ballons”

  1. Bonjour Max
    Plus je te lis et plus je me dis qu’il est dommage d’avoir du attendre cette vacherie de maladie pour découvrir tes talents littéraires. Tu devrais te lancer dans autre chose que les chroniques du mauvais tropique.
    Pourquoi pas une petite nouvelle, ou un roman. Avec ton sens de l’humour, tes jeux de mots et la dérision que tu exprimes, je retrouve un peu l’esprit de Devos ou de Desproges. Et vu les circonstances, c’est pas mal d’arriver à me faire penser à ces gens la. Surtout Desproges qui avait la capacité de parler des choses les plus affreuses ou dramatiques avec un sens de l’humour jamais déplacé.
    Bon évite quand même les trucs genre prosopagnosie. C’est chiant d’avoir besoin de sortir le dictionnaire 🙂
    Et puis laisse tomber le lâché de ballon, je te propose plutôt de prendre très vite un petit verre de rouge dans un verre à ballon avec nous.
    Bises affectueuse
    Hugues

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    1. Merci beaucoup Hugues. Mais tu es trop bien placé dans mon estime pour être tout a fait objectif sur mes supposés talents littéraires. Toutefois, je prends en compte tes conseils que je définis comme un encouragement à poursuivre dans cette expression écrite. Desproges ? Tu déconnes quand même ! Bises

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  2. Bonjour Max Alain,
    C’est fou comme tu as l’art de nous transmettre tes émotions, que je partage en très grande partie. L’épée de Damoclès, la fuite de certains amis etc… Merci d’avoir ouvert ce blog, il ne fait pas du bien qu’à toi mais à nous aussi ;). Depuis le début de l’année j’ai commencé à méditer, quelques minutes par jour au début, 1/2 heure maintenant, cela m’aide beaucoup à supporter chaque jour notre lourd fardeau. Je t’embrasse. Bulle

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    1. Merci Bulle pour ton commentaire. Tu peux aussi me dire ce qui ne te plait pas. Cela m’aidera à faire évoluer certaines de mes positions, quelques fois, tranchées. Je ne sais pas où tu en es en ce moment. J’espère que c’est vers du mieux. Amitiés. Max

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      1. De mon côté c’est surveillance pour le moment. Mes examens de fin septembre détermineront la reprise du travail (avec mon nouveau look d’halloween, je pense faire payer 5 € la visite dans mon bureau pour admirer la bête ! lol). Biz. Bullle

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    1. Tu n’aurais pas écrit « prendre » de médicaments… mais prise de médicaments…
      Il est vrai que ce serait plus logique « lâché » que « lâcher ».
      Il a suffi sans doute qu’une sommité fasse la faute une première fois et que personne ne le contredise pour que ça devienne un sens commun…

      Pour en revenir à ce que tu écris ci-dessus, j’aime bien le côté charmantes infirmières… manipulatrices habiles et thérapeutiquement rayonnantes…
      Il n’y a pas de mal à se faire du bien et c’est très inspirant !
      Eh oui, nous vivons dans un pays, où l’aide n’est pas un vain mot et où la prise en charge n’est pas une vue de l’esprit en regard de trop nombreux pays où la confiance en Dieu, placebo universel que nombreux utilisent comme expédient pour s’épargner des malheurs est souvent tout ce qui leur reste pour s’adapter et se consoler de ce qu’il leur arrive.
      J’ai en souvenir le discours d’un certain Henri Guaino à la tribune de l’Assemblée Nationale, à propos de la PMA, je cite : « Votre texte, c’est donner le droit d’avoir des enfants à ceux à qui la nature n’a pas donné ce droit ! » aurait-il lancé, acclamé par les siens. Ce monsieur, rhéteur magnifique auquel est attribué le fameux discours de Dakar prononcé à la virgule près par N Sarkozy, cherchait des arguments pour étayer la position des tenants de son camp comme tout bon avocat dont le rôle est de faire passer un criminel notoire pour un enfant de chœur.
      Seulement, il est en contradiction avec la réalité. Pourquoi ?
      Parce qu’il est en conflit total avec tout ce que l’homme cherche depuis des millénaires, à savoir, échapper à la mort, faire reculer la maladie, aider l’homme à vivre et lutter contre la nature, nature au demeurant qui ne vous donne pas aussi facilement le droit de vivre !
      Par cette phrase, il nie la médecine et les médecins, d’Hippocrate, à Ambroise Paré, de Laennec à Albert Schweitzer, des Jean Hamburger, Christian Barnard, Christian Cabrol, pionniers des transplantations, de Léon Schwartzenberg à Luc Montagnier, tous autant qu’ils sont, qui luttent depuis des siècles et des siècles en permanence contre cette fameuse nature.
      Alors que dans certains pays ils ne peuvent que s’assurer le ciel en s’en remettant à Dieu et d’accepter avec fatalisme le sort qui leur est réservé, alors même que les dirigeants de ces mêmes pays se pressent dans nos hôpitaux pour se faire soigner, résignés, on les entend partout prononcer « Dieu l’a voulu ! »
      Nous, nous ne le voulons pas !

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