22. Le Combattant

L’émoi dû à mes mots m’oblige à minorer mes états d’âme.

Oui, c’est moi. Je suis remué, c’est pour ça.

Ce matin, cinq décès dans ma maison. Le drame.

Je l’ai dit. Je n’aime pas le mois de décembre. Comment ? Je ne sais pas. Suicide ? Ou bien le froid ? Le froid n’aime pas les faibles, les petits, les fragiles, les vieux. Et surtout les « sans abris ».

Non, là, c’est autre chose. Ce sont mes poissons. Tout frêles, ils étaient. J’ai essayé de les réanimer. Voulant aveuglément croire qu’ils étaient simplement endormis. Rien à faire. Certains sur le dos, se laissant glisser au rythme du remous provoqué par la pompe à eau. D’autres, flottants, comme des brindilles en surface. Et puis, le petit, au gros ventre arrondi, planqué à fond de sable coloré. Un carnage.

Il y a quand même des rescapés. Les anciens. Ceux que j’avais adoptés. Le combattant Roma, un Betta Splendens, Nichel et trois autres Paracheirodon simulans que je n’ai pas eus l’opportunité de baptiser.

Ne prenez pas cela à la légère, s’il vous plait. La tristesse n’est pas régie selon un barème. L’émotion n’a pas de hiérarchie. On peut pleurer pour un film, et rester placide à des funérailles. J’y tenais à mes poissons.

Attention ! Ceux-là, ils sont fragiles, qu’elle m’avait dit, la poissonnière. Non, je veux dire, la jeune fille charmante du magasin d’aquariophilie. Elle m’aime bien, je crois.

Ne vous cachez-pas le visage ! Vous êtes très bien, vous savez, qu’elle m’avait dit, lors de mon premier passage. Depuis, j’y vais régulièrement. Je ne sais pas si c’est pour les poissons, en fin de compte. Maintenant, je me sens coupable. Elle m’avait confié ses fritures avec ce regard insistant qui semblait dire : Prenez-en soin, ce sont des êtres vivants. Et voilà. En état de culpabilisation intense. J’ai honte. Je n’ose pas y retourner. Qu’est-ce que je vais lui raconter ? Je n’ai pas su m’y prendre, voilà tout. J’ai peur qu’elle me regarde de ses yeux réprobateurs, faisant fi de mon infirmité. Elle, qui auparavant, fut tellement bienveillante à mon endroit.

Vous croyez qu’elle va me confier d’autres animaux, à présent ?

J’ai toujours pensé que, s’occuper de ses plantes, ses bêtes ou ses enfants, témoignait d’un même état d’esprit. Celui d’une attention particulière aux autres. Au monde des vivants. Je n’ai pourtant, moi-même, jamais eu la main verte, comme on dit. Mais ce n’est pas de la mauvaise volonté. C’est juste un manque de savoir-faire, d’éducation, d’attention. D’autres ignorent le monde animal, en dehors de leur assiette. C’est comme sa progéniture. En principe, les parents aiment leurs enfants et font ce qu’ils peuvent pour les aider à grandir. Mais ce n’est pas toujours facile. Et, sauf en cas de maltraitance, ou de négligence, il est inutile de rapporter toutes les difficultés du monde à l’éducation des enfants.

Vous me direz, les poissons, ils n’ont pas de libre arbitre. Ils dépendent entièrement de notre capacité à les protéger et les laisser vivre leur modeste parcours de pantouflard à nageoires.

J’ai vu ma nouvelle Kiné, ce matin. Spécialisée en rééducation maxillo-faciale.

J’étais avec Alexandre depuis presque un an. C’est mon ex. Je veux dire, mon ancien kiné. Il a déménagé. Ça fait drôle. Toute proportion gardée, c’est comme un remariage. On sait ce qu’on perd, on ne sait pas ce qu’on va gagner. Oui, je vais me calmer avec ces vieux poncifs. En tout cas, ma nouvelle kinésithérapeute a perçu un léger mouvement labial, du côté paralysé. Très léger. Après plus d’un an d’immobilisation, c’est très encourageant. Bon, il faut pas s’emballer. Peut être des spasmes réflexes dus à un développement anarchique de la branche nerveuse. Pour simplifier. Si je cligne de l’œil, mon cerveau va induire une impulsion nerveuse me forçant à sourire. C’est pour de vrai, je vous assure. Mais rien n’est certain. On verra bien.

En attendant, je vais aller voir ma copine aquariophile. Je n’ai pas intérêt à lui faire un clin d’œil. Sinon, je repars entre deux gendarmes pour harcèlement de rue.

En plus d’être endeuillé, je risque de finir ma nuit en garde à vue.

I will survive – Freddie Perren et Dino Fekaris, par – Cake –

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12 réflexions sur “22. Le Combattant”

  1. Bonjour Max

    C’est moche pour tes poissons. En même temps t’aurai pu élever des truites ou des dorades, ou quelques sardines. Cuites au four avec un peu de vin blanc et quelques aromates, ça aurait compensé un peu le deuil 🙂

    Sinon moi si j’étais toi, je laisserai tomber les poissons. A prendre au sens figuré car sinon ton aquariophile va pas aimer. Lance toi dans les souris. D’abord ça fait des câlins, tu peux jouer avec elles, et surtout, surtout, le taux de natalité est bien supérieur au taux de mortalité. Dix de perdues, 100 de retrouvées. Et encore si tu t’organises bien tu peux atteindre des ratios bien supérieurs.

    Après tu as aussi la gazelle, mais difficile à domestiquer et puis faut tomber sur une qui n’a pas une trop forte personnalité.

    Sinon pour ta kiné c’est plutôt une bonne nouvelle. J’espère qu’elle va réussir à réveiller quelques nerfs supplémentaires pour que les zigomatiques fonctionnent au mieux.

    Bises et à bientôt

    Hugues

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Hugues, Tu sais qu’on ne choisit pas sa famille. C’est un peu pareil pour mes premiers poissons, abandonnés lâchement par ma fille. Personnellement, je préfère les araignées. Cela fait bouger un peu plus de monde. Merci beaucoup, Hugues, de continuer à me lire. Bises. Max

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